Pensez-y bien avant d’aller seul à l’urgence!

J’ai récemment été victime d’un accident de vélo lors d’un voyage à Cuba, ce qui m’a laissé avec une hanche fracturée. Bien que j’étais dans une région reculée du pays et que son hôpital ne payait pas de mine, j’ai rapidement été radiographié,  traité et renvoyé à mon hôtel en ambulance, le tout pour 200$, et ce, en moins de 2h.

À mon retour à Montréal, je me suis présenté à l’hôpital Lakeshore pour obtenir un second avis et un suivi médical adéquat. Après plusieurs heures d’attente, on décide de me transférer à l’hôpital Général de Montréal en ambulance afin que j’y subisse une chirurgie. L’expérience vécue à cet endroit m’a profondément choquée et me fait maintenant craindre pour ma propre sécurité et celles des membres de ma famille qui auraient à s’y faire soigner.

Dès mon arrivée, l’employée à l’accueil de l’urgence donne le ton lorsque je lui demande de  l’aide pour mettre un bas sur le bout des orteils de ma jambe immobilisée qui sont exposés au froid de la porte qui ne cesse de s’ouvrir et fermer. « That’s not my job! » qu’elle me répond en tournant les talons. On me transfère ensuite sur une civière où j’ai pu vivre l’expérience d’un séjour dans le corridor. J’avais souvent entendu parler des gens pris sur une civière durant plusieurs jours aux urgences, mais tout ça m’a toujours semblé plutôt lointain jusqu’à maintenant. Après avoir subi radios et scans, j’ai dû attendre plus de 6 heures pour rencontrer un médecin stagiaire qui m’a expliqué que mon cas nécessitait une chirurgie, dès le lendemain, contrairement à ce que le médecin cubain avait affirmé. Je me suis donc installé pour la nuit et ma conjointe a pu aller dormir un peu.

Ma civière était située près de l’entrée de l’urgence. À plusieurs reprises des préposés passent en criant le nom d’une personne qu’ils cherchent, comme s’il l’avait perdu. On vient me demander si je m’appelle Marc ou David.  J’entends une infirmière demander à une patiente sur civière de lui donner un échantillon d’urine. Elle lui laisse un contenant et la laisse s’arranger seule. La patiente, de toute évidence en proie à de vives douleurs abdominales tente de franchir seule les quelques pas qui la sépare des toilettes quand un visiteur des urgences surgit subitement et atteint la porte des toilettes avant elle. Elle s’écroule sur le sol en gémissant et doit attendre plusieurs minutes que l’homme ressorte.

autre_patiente

Je dois essayer de dormir mais c’est très difficile. Les lumières sont allumées et il y a ce va-et-vient incessant dans le corridor, les portes qui claquent, la chasse d’eau de la toilette. Il y a une patiente assise sous le téléphone public et qui converse avec ses proches à quelques mètres. Des gens qui visiblement n’ont pas de problèmes physiques discutent de leur parcours scolaire, bien assis dans la salle d’attente.

Vers 1h du matin, on vient me chercher pour d’autres radios, je suis à demi endormi, mais la préposée retire le frein de ma civière avec fracas et m’amène tout de go. Au retour, en raison de l’étroitesse du corridor, elle heurte le mur avec mon pied blessé qui dépasse de la civière. En s’excusant, elle m’explique que l’hôpital a été refait il y a quelques années et que les portes n’ont pas été élargies faute de budget pour en acheter des neuves. On a donc une configuration qui date du siècle dernier…

Un stagiaire qui ne peut répondre à mes questions les plus simples vient ensuite me faire signer les papiers de décharge en m’expliquant à quel point la chirurgie est nécessaire. Un autre vient m’ausculter pour détecter de potentiels problèmes pouvant retarder la chirurgie. Il sera interrompu par son téléphone et je ne saurai jamais si le test a été fait au complet puisqu’il ne reviendra pas après son appel. Je me recouche en me rappelant que j’ai mes écouteurs et ma musique dans mon sac. J’y branche mon téléphone avec de la musique et j’arrive enfin à dormir quelques heures.

À mon réveil, je suis toujours confiné à ma civière, je sonne sur le bouton installé sur le mur près de ma civière pour obtenir de l’aide pour aller aux toilettes.bouton

Personne ne vient. Plus de 20 minutes plus tard, je demande l’aide d’une infirmière qui passe par hasard. Quelqu’un avait, semble-t-il, annulé mon alerte au poste d’infirmières. Heureusement que je n’étais pas en détresse respiratoire ou cardiaque. Je lui demande une paire de béquilles afin d’aller aux toilettes, mais elle me répond que l’urgence ne dispose pas de béquilles, que je dois aller en acheter moi-même. Je devrai donc me soulager dans un pot en attendant. Je lui demande de l’eau pour boire. Elle me dit qu’elle s’en occupe, mais je ne la reverrai jamais.

Je demande plus tard un petit déjeuner à une autre infirmière, voici ce qui me sera servi.

repas

Je comprends très bien que je ne suis pas dans un hôtel cinq étoiles, mais je suis blessé, à l’hôpital et mon corps a besoin de nutriments pour se guérir. Les deux toasts que vous voyez ont été réchauffés au micro-onde et sont tout raides. Le germe de blé a une croûte sèche en surface et est tiède. C’est de loin le repas le plus infect qu’il m’a été donné de manger d’aussi loin que je me souvienne. Je le mange quand même devant l’absence d’alternative, je n’ai rien avalé depuis plus de 24 heures. J’apprendrai plus tard que le budget repas de l’hôpital est de 2$ par patient par jour, soit 66 cents par repas! Une grande partie est jetée à la poubelle, car jugée à juste titre immangeable. Les patients se voient alors offrir un contenant de lait protéiné Ensure qui coûte 3$ la bouteille. Allez comprendre! Plusieurs patients n’ingurgiteront rien d’autre durant tout leur séjour à l’hôpital.

Un couple de personnes âgées est arrivé plus tôt dans la nuit. L’homme frêle, qui a 85 ans, explique à son épouse, qui est hospitalisée pour difficultés respiratoires, qu’il s’est stationné  gratuitement dans la rue mais qu’il devra revenir en autobus lundi puisque le stationnement coûte plus de 20$ par jour. Elle demande à déjeuner, il est content, elle n’a rien avalé depuis plusieurs jours. Lorsqu’elle reçoit un plateau identique au mien, elle le rejette après la première bouchée. Même verdict que le mien,  immangeable! Elle qui est déjà très faible sautera donc ce repas. En raison de la grande intimité qui règne, je suis témoin quand une infirmière vient la voir pour changer sa culotte et constater qu’elle est vide. La dame est déshydratée. Elle voit au dossier qu’elle n’a pas ingurgité d’eau depuis plus de 12 heures, personne n’ayant pensé à la faire boire.

À midi, ma fille me fait la surprise de venir me voir. Un médecin passe et m’indique que finalement, je n’ai pas besoin de chirurgie. Je ne sais pas trop ce qui s’est passé pour ce changement. Il m’indique que ma condition est très dangereuse et que mon fémur pourrait passer à travers mon bassin si jamais je tombais, que je dois donc rester ici encore un peu et que j’aurai une chambre très bientôt puisque je suis officiellement admis. On me transfère dans le corridor de l’aile psychiatrique, du moins, c’est ce qui est écrit sur la porte. Ma fille m’apporte un repas décent et santé de la cafétéria de l’hôpital. Hors de question que je remange leur bouillie infecte.

Sortir d’ici

Plus les heures passent, plus l’angoisse de passer une nouvelle nuit dans le corridor monte. Je questionne les infirmières quant à la disponibilité des chambres et je vois bien que j’ai plus de chance de voir une licorne chevauchée par le père Noël que d’en avoir une. Ma conjointe étant revenue avec des béquilles, je vais aux toilettes pour découvrir qu’elles ne sont pas adaptées pour les personnes handicapées. À deux reprises, j’ai failli me casser le cou en tentant le 180 degrés nécessaire pour y entrer. Ma civière est entre deux toilettes qui génèrent plus de succion qu’une toilette d’avion et ont un grillage d’aération dans le bas de la porte laissant entendre tout ce qui s’y passe.

Vers 22h, après avoir partagé la douleur d’une autre patiente qui a de multiples fractures au bras et qui était persuadée qu’elle devrait se faire amputer, je n’en peux plus, je veux partir d’ici. Je  tente donc de convaincre l’infirmière de m’obtenir mon congé. Je lui explique que, bien que ce soit maintenant normal pour elle, ce qui se passe ici ne l’est pas du tout. Je me sens littéralement en danger. Qu’arrivera-t-il si je dois me lever au courant de la nuit pour aller à la toilette, pour boire? Si je tombe, si j’appuie sur le bouton et que personne ne vient. Aussi, j’utilise de précieuses ressources (un rideau, 2 mètres carrés de corridor) qui pourront servir à d’autres qui sont encore pris sur une chaise droite dans la salle d’attente. Elle confirme avec le médecin, me remet un ziploc avec une dizaine de tylénols et je peux enfin partir, je suis libéré. J’étais bon pour rester ici encore 2 jours de plus si je n’avais rien dit. En consultant mon médecin de famille, je découvrirai que le médecin qui m’a donné mon congé a oublié de me prescrire un médicament qui éclaircit le sang afin d’éviter les embolies qui résultent souvent de ce genre d’accident et qui est prescrit de façon automatique dans les cas comme le mien.

Conclusion

En rétrospective, je me pose la question suivante : Jusqu’où allons-nous tolérer ce genre de traitement? On peut bien en rire comme l’a fait Martin Matte dans Les beaux malaises, mais la réalité est encore bien pire. On ne parle plus seulement des « capricieux » qui refusent d’attendre 5, 10 ou 15 heures avant de voir un médecin, on parle maintenant de manquements graves aux besoins les plus élémentaires. Si vous êtes seul et confus à l’urgence, les chances qu’on s’occupe de vous faire boire, vous faire manger, de changer votre culotte, vos pansements ou de vous donner vos médicaments sont totalement aléatoires et d’après ce que j’ai vu à l’hôpital Général de Montréal, bien minces. Combien de personnes ont aggravé leur condition ou sont même décédées par toute cette négligence?

Je ne prétends pas avoir la solution aux problèmes de nos urgences. Ce qui est clair par contre, c’est que nous avons fait le choix de société de donner un monopole à l’état pour qu’il prenne soin de nous en échange de plus de 50% de nos impôts. Ce que nous obtenons en retour, nous ne le tolérons même pas pour un chat de ruelle. Malheureusement, on se tait et on assiste, impuissants, à ce traitement dégradant et inhumain. Le gouvernement a une obligation de livrer la marchandise et il y échoue lamentablement en toute impunité depuis trop longtemps. Il est évident que ça n’est pas en transformant les CSSS en CIUSSS ou avec la création de je ne sais trop quelle autre structure kafkaïenne que l’on réglera quoi que ce soit dans les urgences. Je crois fermement que le gouvernement doit se désengager de la livraison du service des urgences et en laisser la gestion à l’entreprise privée ou à une autre structure externe au réseau public de la santé tout comme il le fait présentement pour certaines chirurgies en clinique privée. En attendant, j’invite tous ceux qui sont témoins de défauts de traitements à les signaler au commissaire aux plaintes et à la qualité des services responsable de l’établissement concerné. Si vous êtes insatisfaits, un deuxième recours est possible via le protecteur du citoyen. Ces démarches ne changeront pas ce système dysfonctionnel mais elles vous permettront de vous faire entendre et nous permettra de comptabiliser ne serait-ce qu’une infime partie des manquements qui ont cours et qui ne sont jamais dénoncés. Je vous invite aussi à laisser vos témoignages au bas de cette page ou à communiquer directement avec moi à longprep@hotmail.com.

Site web d’Educaloi : https://www.educaloi.qc.ca/capsules/porter-plainte-legard-des-services-de-sante-et-des-services-sociaux

 

 

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